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« Une présentation élargie et
complète des méthodes des siddhas »

 
Question :
Adesh, Guru Ji ! Pourriez-vous nous parler des changements intervenus dans la diffusion de la Tradition de Gorakshanāth et des autres Mahāsiddhas, liés aux pratiques yogiques traditionnelles ?

Yogi Matsyendranāth :
Ces dernières années, de nombreux changements importants et, à bien des égards, positifs, se sont produits. En diffusant cette tradition à travers le monde, je ne cessais de penser à Gorakshanāth et aux autres yogis aussi connus dans la tradition des Siddhas tamouls. Ces noms apparaissent également dans d’autres traditions, mais à mon avis, c’est précisément la lignée tamoule qui entretient un lien particulièrement profond avec le Nath Sampradāya. Grâce à Madhu THIYAGARAJAN, né au Tamil Nadu et vivant en France depuis de nombreuses années, j’ai pu entrer en contact avec d’authentiques Gurus de ce Sampradāya. M.T. lui-même, en vertu de sa lignée familiale et des initiations qu'il a reçues au Tamil Nadu, appartient à la Tradition de Bhogar (Bhoganāthar) et, par conséquent, à la lignée de Korakkar (Gorakshanāth), qui, selon les Siddhas tamouls, est considéré comme son disciple.

Question :
Pourriez-vous nous dire quelles différences existent entre les représentations des mêmes maîtres – Machya Muni (Matsyendranāth), Korakkar et d’autres – entre les Nāthas du Nord et les Siddhas du Tamil-Nadu ?

Yogi Matsyendranāth :
Il n’y a pas de différences fondamentales, mais quelques variations : des versions légèrement différentes de leurs récits de vie, ainsi que de certaines pratiques. Certaines méthodes se transmettent de la même manière, tandis que d’autres présentent des caractéristiques distinctes. Prenez Gorakshanāth, par exemple.

Ce Guru, siddha-puruṣa, Mahāyogī, ou même une incarnation yogique particulière de Shiva, est vénéré à la fois dans le Nath Siddha Sampradāya et dans le Siddha Sampradāya du Tamil Nadu, mais l’accent est différent. Au Nord, il est surtout connu comme le grand propagateur de la connaissance du Haṭha-yoga et du yoga en général. Au Tamil Nadu, cependant, sa vénération est liée non seulement au yoga, mais aussi à la transmission du rasāyana (alchimie).

Nous considérons que c'est une grande perte, due à des malentendus historiques, d'ignorer le savoir qu'il a transmis, que ce soit au Nord ou au Sud. Avoir reçu l'initiation dans une tradition ne signifie pas pour autant se fermer à l'autre. Au contraire, il est plus sage et plus respectueux de percevoir ces Siddhas et Gurus dans la plénitude de leurs enseignements, ce qu'ils ont enseigné dans différentes régions de l'Inde, du Népal, voire du Tibet. C'est pourquoi j'ai décidé d'unir les connaissances du Nord et du Sud.

Après tout, la véritable connaissance n'est pas seulement théorique, mais aussi pratique. C'est donc tout naturellement que je me suis intéressé à la tradition des Siddhars du Sud. Mais pour comprendre profondément cette tradition, il ne suffit pas de l'étudier, mais il faut s'immerger pleinement dans sa pratique. Dans mon cas, le processus est plus rapide et plus profond grâce à la riche expérience que j'avais déjà acquise au sein du Nath Sampradāya du Nord.

Question :
Pourriez-vous brièvement énumérer les principales méthodes des Nāthas et des Siddhas ?

Yogi Matsyendranâth :
Dans le Nāth Sampradāya du Nord, il s’agit du Haṭha-yoga, du nādānusandhāna, des pratiques méditatives liées à l’unmanī et au sahaja samādhi. Parmi les Siddhars du Tamil-nâdu et leurs adeptes, on trouve le Vāsi-yoga, le Deha-abhyāsa, le Tokkanam (massage), le Silambam (art martial), le Marutuvam (médicine), le Rasāyanam (alchimie) et bien d’autres méthodes. Dans une large mesure, ces pratiques partagent un fondement commun. Certaines peuvent être pratiquées ouvertement, en groupe, tandis que d’autres nécessitent une transmission directe de maître à disciple. Et tout dépend de chaque individu : différentes méthodes s’avèrent plus efficaces pour différents élèves.

Question :
Tout cela est très intéressant, mais il est difficile de croire que le rasāyanam ou le rasamaṇi (alchimie) ait survécu sous sa forme physique.

Yogi Matsyendranāth :
Oui, et pourtant, heureusement, il a survécu. Au Nord, sous une forme très limitée, mais au Sud, beaucoup plus largement. J’ai eu la chance de rencontrer de véritables maîtres et je reçois maintenant ce savoir.

Question :
Prévoyez-vous de le transmettre à d’autres à l’avenir ?

Yogi Matsyendranāth :
Des pratiques comme le rasamaṇi ou le kāya-kalpa ne peuvent être transmises au grand public pour de nombreuses raisons. En revanche, je suis déjà capable de transmettre des méthodes comme le Vāsi yoga (que l’on pourrait qualifier de forme avancée de prāṇāyāma) ou le deha-abhyāsa, même si elles requièrent également de la prudence et ne conviennent pas à tous. Ces pratiques ont différents niveaux et s’entremêlent parfois. Je les ai reçues de différents Gurus, car chaque maître possède une connaissance approfondie d'une méthode particulière.

En même temps, les niveaux de maîtrise sont pratiquement infinis. Avec le rasamaṇi, la situation est particulière. Le Guru qui me transmet ce savoir dit qu'il existe mille façons d'utiliser le mercure (rasa). Certaines d'entre elles sont liées au développement des capacités spirituelles. Mais en pratique, très peu sont capables d'utiliser le rasamani : avec cette méthode, les erreurs sont inacceptables. C'est peut-être précisément à cause de sa dangerosité, ainsi que pour de nombreuses autres raisons, qu'elle ne s'est jamais répandue. Par ailleurs, dans le Sud, Korakkar (Gorakshanāth) est principalement vénéré comme un grand alchimiste.

Question :
Dites-moi, si l’alchimie est réellement dangereuse et n’est pas destinée à tous, quel bénéfice pourrait-elle apporter à une personne ordinaire, par exemple à un pratiquant de Haṭha-yoga ?

Yogi Matsyendranāth :
Dans les textes sur le rasamani, qui décrivent les processus de transformation du mercure, on trouve des termes tels que mahābandha, mahāvedha, khecharī-mudrā et autres. Je crois qu’à une certaine époque, l’alchimie externe a influencé le développement des pratiques yogiques internes. Inversement, la compréhension du yoga intérieur permet de mieux saisir les processus alchimiques. Par essence, les méthodes yogiques constituent en elles-mêmes une alchimie interne.

Question :
Y a-t-il un point commun entre les pratiques physiques, par exemple celles du Haṭha-yoga ?

Yogi Matsyendranāth :
Je me souviens avoir étudié le Vyāyamā, une sorte de préparation à la pratique des āsanas, au Gorakhnāth-maṇdir de Gorakhpur. Dans la tradition tamoule, il existe la pratique du Deha-abhyāsa (en sanskrit) ou du Mei-pādam (en tamoul). Bien que différentes, elles jouent un rôle similaire : elles préparent le corps au Yoga-abhyāsa, c'est-à-dire à la pratique complète du yoga. Ces exercices sont très utiles pour renforcer la santé en général. Le Deha-abhyāsa m'a été transmis par Madhu THIYAGARAJAN, ainsi que par un prêtre réputé du sud de l'Inde, son ami proche, avec qui il avait auparavant pratiqué ces méthodes. Nous avons la chance de connaître des dépositaires éminents de cette tradition qui s'en souviennent encore dans sa forme authentique.

Aujourd'hui, ces méthodes sont souvent déformées, et nous nous efforçons de préserver leur authenticité. J'ai moi-même testé leur efficacité dans la pratique. Concernant le Haṭha-yoga, mon expérience me permet d'affirmer que ses méthodes sont, à bien des égards, identiques chez les Nāthas et les Siddhars. Cependant, elles ne sont pas pratiquées par tous, seulement par ceux qui en ont réellement besoin. Nous avons également mené des recherches approfondies dans différentes sources afin de comprendre où et quand certaines asanas sont apparus. Tara Michaël a accompli un travail considérable dans ce domaine. Nous menons ensemble des programmes en France depuis de nombreuses années.

Vous vous demandez peut-être : « Mais à quoi cela sert-il pour la pratique ? ». Grâce à ses recherches, j'ai pu identifier les āsanas les plus répandus à travers les siècles, et je me suis demandé : « Pourquoi ceux-là précisément ? ». J'en ai conclu : le but des āsanās n'est pas la perfection de la forme, mais l'activation du prāṇa dans le corps, qui est ensuite dirigé vers l'intérieur pour la pratique du prāṇāyāma. Bien sûr, le prāṇa lui-même renforce également le corps, le rendant plus puissant et plus sain.

Question :
Pourquoi accordez-vous une telle importance au Deha-abhyāsa ?

Guru Yogi Matsyendranâth :
Il y a 25 ou 30 ans, j’ai exploré différentes écoles de yoga modernes : Iyengar, Ashtanga-Vinyasa et d’autres. Pourtant, à cette époque, je n’avais pas trouvé d’explication claire sur l’origine réelle des pratiques dynamiques comme le Sūrya-Namaskar.

Il s’avère que c’est le Râja de Aundh (état Marathe), Pratinidhi Pant, auteur en 1937 du Manuel de la méthode de Sûrya-namaskar, qui l’a popularisée. Lui-même l’avait tiré des séquences de mouvements daṇḍa du chapitre II de la Vyāyāma-dīpikā, éléments d’exercices de gymnastique, système indien, par Bharadwaj de Bangalore en 1896. Le maître de Bharadwaj avait été Veeranna, installé au palais de Mysore depuis 1892. C’est une compilation qui essaye de faire la synthèse entre le système anglais d’exercices, et le système indien d’exercices, de lutte et d’emploi des armes.

Les enseignements du Sūrya-namaskar, populaires chez les lutteurs sous le nom de culture physique, de 1931 à 1947, n’étaient pas encore considérées comme du Yoga lors de la venue de Krishnamacharya en 1933. C’est celui-ci qui devait faire des mouvements du Sûrya-namaskar la base du style de yoga de Mysore.

Il est à remarquer que le Sūrya-namaskar tel qu’enseigné par la Vyāyāma-dīpikā, par le Rāja de Aundh et par la suite par Krishnamacharya est une déformation de ce qui est appelé « Mei-pādam » (en sanskrit Deha-abhyāsam) : celui-ci commence par une position sur le sol, à laquelle on a rajouté au début plusieurs positions debout, et dans lequel ont plie les genoux au lieu de tenir les jambes raides.

En outre, dans le Sūrya-namaskar on fait alterner inspiration et expiration pendant les différents mouvements, tandis que dans le Deha-abhyāsa, après avoir perfectionné les mouvements, on les pratique tous à la suite sur une rétention après expir d’abord, puis sur une rétention après inspir.

Avec le temps, j’ai réalisé qu’une grande partie de ces formes de yogas modernes était tirée de la tradition tamoule du deha-abhyāsa. Celui-ci a été modernisé, simplifié et augmenté par certains āsana issus de textes de yoga classiques. Pourtant, la source traditionnelle elle-même s’est avérée bien plus profonde et holistique.

Le deha-abhyāsa est une méthode exceptionnellement efficace pour la santé, à condition de le pratiquer dans sa forme authentique et inchangée. Je l'ai constaté personnellement dans ma propre pratique et dans l'expérience de nombre de mes élèves. Il s'agit d'un système traditionnel, tel que je l'ai reçu de Madhu THIYAGARAJAN et de ses Gurus en Inde. Il ne comporte aucun des éléments de la gymnastique occidentale, si courants dans de nombreux styles de yoga modernes.

Question :
D'une certaine manière, votre projet paraît révolutionnaire, car depuis de nombreuses années, on entend parler des deux traditions – les Siddhars et les Nāthas –, mais il n'y a pratiquement eu aucune tentative sérieuse d'établir des parallèles entre elles. Vous considérez-vous comme un pont entre elles ?

Guru Yogi Matsyendranāth :
Bien sûr. Avant tout, ma mission principale est d'être un pont qui ramène le yoga moderne, largement déformé, à sa forme traditionnelle. Deuxièmement, il est tout à fait naturel pour moi de percevoir des maîtres comme Tirumular, venu du nord de l'Inde au Tamil-nâdu et connu sous le nom de Sundaranāth, comme incarnant un tout unifié. Il en va de même pour d'autres Gurus vénérés au Nord comme au Sud. De même qu'il est inutile de diviser son propre corps, il est inutile de diviser ces noms. Gorakshanātha, Matsyendranātha et les autres maîtres doivent être accueillis dans leur intégralité. Je veux voir Gorakshanātha à la fois comme un grand ascète, un yogi et un alchimiste. Je veux accepter Matsyendranātha à la fois comme un grand Kaula-tantrika et comme un grand pratiquant de Haṭha-yoga. La voie large est belle, mais si l'on parle de « voie étroite », elle n'a de valeur que lorsqu'elle atteint la profondeur. Et la véritable profondeur, à son tour, révèle à nouveau la plénitude, mais à un autre niveau.

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